Afghanistan
Source : US Army

« Wikileaks pourrait devenir un outil journalistique aussi important que le Freedom of Information Act ».

C’est cette citation tirée du Time Magazine qui nous accueille sur le site Wikileaks, qui a publié le 26 juillet plus de 75 000 rapports d’incidents ou d’activités de l’armée américaine en Afghanistan – des rapports qui, jusqu’à aujourd’hui, avait été gardé secret, évidemment. Une guerre de neuf ans qui a entraîné la mort de 7800 soldats du côté de la coalition, et de 12 000 civils afghans, selon les estimations conservatrices de 2009.

Certains de ces rapports ne sont que des rapports des opérations journalières en Afghanistan – comme par exemple, d’une réunion avec les dirigeants d’une province ou d’une région concernant le développement de la région. D’autres, par contre, relatent brièvement les combats et les incidents en Afghanistan – combat directs, explosion d’un engin explosif improvisé, pertes civiles ou militaires. Et certains, quant à eux, sont critiques, car ils révèlent la vérité, ou du moins de sérieux doutes sur la version officielle des faits.

Premièrement, il faut se réjouir de cette incroyable trouvaille de l’équipe chez Wikileaks – c’est en effet eux qui ont eu la primeur, et ce sont les médias traditionnels, comme le New York Times ou The Guardian, qui rediffusent la nouvelle, et bien sûr, analysent grandement son contenu. La diffusion de ces rapport par un média nouveau genre est la preuve qu’Internet révolutionne le monde de l’information et de la politique en occident et à travers le monde. Plus rien n’est à l’abri – on parle d’ailleus de la plus grande fuite d’information secrète dans l’histoire américaine.

Et ce n’est que le début – Wikileaks soutient qu’ils ont encore en leur possession des dizaines de milliers de rapports qu’ils ne publieront pas pour l’instant, à la demande de la source interne, afin de minimiser l’impact négatif sur la mission. Tout porte à croire que ces rapports sont beaucoup plus sérieux. Ce qui est certain, c’est que la fuite dérange tous les pays qui ont une présence militaire en Afghanistan – les États-Unis, et le Canada aussi d’ailleurs, soutient que cette fuite mets en danger la vie des soldats de la coalition.

C’est la preuve que cette fuite vaut bien quelque chose. Qu’elle est légitime et solide. Elle dérange.

Selon les journalistes et les spécialistes de la guerre en Afghanistan, trois grands constats sortent de cette fuite – un, le Pakistan cache quelque chose, et couche peut-être avec les Talibans, mais le tout reste à confirmer ; deux, les forces de la Coalition engendrent un nombre élevé de pertes civiles ; trois, l’Afghanistan ne se calme pas – bien au contraire.

Néanmoins, comme l’explique Jean-Frédéric Légaré-Tremblay sur l’Actualité, c’est loin d’être une nouveauté – analystes, experts et journalistes n’avaient plus de doute quant à l’existence de ces trois constats. Alors en quoi cette fuite est si importante pour la guerre en Afghanistan ?

La vérité c’est que cette fuite est à la fois révolutionnaire et dramatique.

Révolutionnaire, parce qu’on est habitué aux statistiques dans les conflits armées – mais pour la première fois, les victimes du conflit ne sont plus qu’une statistique, elles sont victimes d’un conflit armé et leur mort a un contexte précis, plus ou moins rapporté dans les rapports soumis par les soldats américains.

Dramatique, parce que l’armée américaine a été touchée à son noyau, et, comme le prouve leur panique à la suite de la publication des documents secrets, parce que cette publication pourrait changer le cours des choses en Afghanistan. Dramatique, parce qu’elle fera couler beaucoup d’encre. Cet incident rouvrira des plaies et causera tout un émoi dans les familles de militaires décédés en Afghanistan qui venaient à peine de compléter un deuil douloureux. Parce que malheureusement, certains faits rapportés par l’armée américaine dans ses opérations contredisent les versions officielles des gouvernements.

Prenons par exemple la mort de quatre soldats canadiens en septembre 2006, tués, selon la version officielle, dans une attaque d’insurgés 30 kilomètres à l’ouest de Kandahar. Or, le rapport de l’incident, rempli par le 205th Regional Corps Advisory Group de l’armée américaine, indique que ce sont plutôt les Américains qui auraient plutôt largué une bombe sur un édifice dans lequel se trouvait l’unité, tuant les quatre soldats, un interprète afghan, et blessant sept autres militaires canadiens.

Ottawa, aujourd’hui, se défends et soutient que les militaires, qui remplissent ces rapports peu après des combats remplis d’adrénaline, ne sont pas toujours véridiques ou fidèles aux détails. Pourtant, une bombe, ça ne s’invente pas. Il y a un monde de différence entre une bombe larguée par un engin à réaction, et une roquette tirée par l’ennemi

Est-ce que Wikileaks détient la vérité absolue – non. Certains des rapports sont bâclés. Certains faits sont omis ou atténués par les soldats pour minimiser le blâme sur les forces américaines. Et ceux qui ne sont ne comportent aucune omission ne nous donne simplement pas un portrait précis – pour la plupart, ce ne sont que des bribes d’événements sans contexte, écrits de manière très technique.

Mais l’Afghanistan est aujourd’hui à la croisée des chemins. D’un côté, une force de coalition dont le visage changera énormément en 2011, et, d’un autre, un gouvernement dont les actions et la légitimité sont remis en question fréquemment. Beaucoup de citoyens questionnent déjà l’efficacité de cette guerre, alors que le gouvernement afghan lui-même parle de négociation avec les Talibans (et avec raison – depuis 2001, le président Karzai dénonce les pertes civiles, et le peuple commence à en avoir assez des bévues militaires de l’OTAN).

La publication des documents militaires de l’armée par Wikileaks et par plusieurs journalistes de pays de l’OTAN braquera une fois de plus les projecteurs sur la guerre en Afghanistan, mais avec un angle nouveau. Même ici, qui sais si ces documents ne donneront pas certaines munitions à l’opposition quant à l’engagement du Canada en Afghanistan, ou même sur le dossier de transfert des détenus afghans.

Avons-nous une certaine responsabilité en Afghanistan – bien sûr. Mais la philosophie de guerre américaine en Afghanistan doit être revue de fond en comble pour obtenir des résultats, car jusqu’à tout récemment, l’armée avait pu contenir les progrès des Talibans, et aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Et une vie civile afghane vaut tout autant qu’un civil de n’importe quelle nationalité.

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